Ottawa veut empêcher Hydro-Québec de tuer des poissons et ça coûterait des milliards

Pêches et Océans Canada impose, à partir de jeudi, aux barrages et aux centrales hydroélectriques une nouvelle norme de protection des poissons que l’industrie juge « irréaliste », avec des conséquences « considérables » d’un bout à l’autre du pays. Selon nos informations, cette réglementation pourrait coûter très cher à Hydro-Québec.

 

C’est beaucoup trop contraignant. On n’est pas capable de se conformer, témoigne une source à Hydro-Québec, qui ne s’exprime pas au nom de la société d’État.

 

Un autre employé évoque les conséquences gigantesques de la modification réglementaire qui coûtera des milliards de dollars et risque d’affecter la capacité de production d’électricité.

 

Les nouvelles normes applicables incluent, par exemple, des exigences pour limiter les variations de débit des réservoirs, pour sauver des poissons isolés et pour éviter les morts ou les blessures lors du passage des poissons dans les turbines des centrales.

 

Hydro-Québec a confirmé son inquiétude à Radio-Canada, mais sans entrer dans les détails.

 

Les nouvelles exigences réglementaires applicables aux installations hydroélectriques existantes soulèvent des préoccupations importantes et créent de l’incertitude pour des actifs stratégiques d’Hydro-Québec.

Une citation de Pascal Poinlane, porte-parole d’Hydro-Québec
Un schéma qui explique le fonctionnement de la centrale.

Exemple de fonctionnement d’une centrale hydroélectrique

Les barrages d’avant 1977 devront se conformer

Le 1er juillet, Pêches et Océans Canada (MPO) a annoncé, dans la Gazette du Canada (nouvelle fenêtre), son intention d’appliquer ses nouvelles exigences à toute installation existante qui a été construite avant le 14 juillet 1977, date à laquelle les dispositions relatives à la protection du poisson ont été introduites pour la première fois dans la Loi sur les pêches.

 

Plus de la moitié des centrales d’Hydro-Québec ont été construites avant 1977. C’est aussi le cas de la centrale de Churchill-Falls, à Terre-Neuve-et-Labrador, de la centrale Gordon M. Shrum, en Colombie-Britannique, ou encore de la centrale Kettle, au Manitoba.

 

Auparavant, les barrages existants bénéficiaient d’un certain flou juridique qui ne leur imposait pas de processus spécifique pour se conformer à la loi qui interdit de tuer un poisson par des moyens autres que la pêche.

 

Or, l’impact des barrages et des turbines des centrales sur la mortalité des poissons est bien documenté (nouvelle fenêtre).

Un barrage hydroélectrique.

La centrale hydroélectrique de Mactaquac, au Nouveau-Brunswick, mise en service en 1968.

Exemples d’exigences jugées « irréalistes » par l’industrie hydroélectrique

 

Les nouvelles normes imposées aux centrales exigent d’éviter l’isolement des poissons et de limiter les variations de débit d’eau afin de maintenir des conditions opérationnelles stables pendant les périodes sensibles pour les poissons, par exemple lors de la reproduction et de la migration.

 

Cette exigence est incompatible avec l’exploitation normale d’un réservoir hydroélectrique, puisqu’il y a inévitablement des variations de niveau, ont répondu Hydroélectricité Canada et Électricité Canada dans une lettre adressée à Pêches et Océans Canada, le mois dernier.

 

L’approche proposée par le MPO pourrait imposer des contraintes opérationnelles aux installations existantes de production d’électricité qui pourraient réduire leur capacité de production.

Une citation de Extrait de la lettre de Hydroélectricité Canada et Électricité Canada

Hydroélectricité Canada représente des organisations comme Hydro-Québec, BC Hydro, Ontario Power Generation, mais aussi des entreprises comme Rio Tinto qui exploite 33 barrages au Saguenay–Lac-Saint-Jean.

 

Électricité Canada représente ces mêmes organisations, mais également les producteurs d’électricité éolienne, solaire, nucléaire ou au gaz.

 

Pêches et Océans Canada demande aussi de mettre en œuvre des mesures de sauvetage des poissons lorsqu’ils deviennent isolés ou piégés.

 

Cette exigence est d’autant plus irréaliste qu’elle s’appliquerait à de vastes zones comprenant des milliers de kilomètres de rives, répond l’industrie, des territoires souvent éloignés et difficiles d’accès.

 

Ottawa veut aussi qu’ils exploitent les turbines des centrales de façon à réduire les blessures et la mortalité des poissons.

 

L’industrie répond que les répercussions pour les opérations hydroélectriques seraient considérables avec des travaux de réfection majeurs à réaliser.

 

Le ministère ne recule pas

Entre le 29 septembre et le 15 octobre, Radio-Canada a essayé sans succès d’obtenir des explications de Pêches et Océans Canada.

 

Interrogée à la suite de la publication de ce reportage, jeudi, la ministre Joanne Thompson a maintenu ses intentions. Elle a déclaré : Nous pouvons développer notre économie grâce à de grands projets industriels tout en protégeant nos écosystèmes. Je ne pense pas qu’il faille choisir entre l’un ou l’autre.

 

Nous savons que les barrages hydroélectriques peuvent constituer un obstacle majeur au passage des poissons, a rappelé la ministre.

Un omble tenu par la main d'un homme

L’omble de fontaine fait partie des espèces touchées par les changements de débit des réservoirs.

La mortalité des poissons, impact bien réel

 

Il est vrai que beaucoup de poissons trouvent la mort lorsqu’ils sont aspirés par les turbines des centrales et lorsqu’ils subissent les variations rapides de débits ou de pression de l’eau.

 

Il existe des mesures de mitigation, comme des grilles ou des dérivations, mais une partie des poissons passent quand même dans les pales des turbines.

 

Le taux de mortalité varie beaucoup selon le type de poisson, le type de turbines et les mesures de mitigation mises en place. Lors des visites qu’Hydro-Québec organise à la centrale Manic-3, sur la Côte-Nord, il est question d’un taux de mortalité de 20 %.

 

Des études ont toutefois montré qu’une proportion beaucoup plus grande des poissons pouvaient être tués lors de leur passage dans les turbines des barrages. (nouvelle fenêtre)

La photo en noir et blanc montre une structure en béton.

Construction de la centrale Manic-5 dans les années 1960.

L’industrie réclame une « clause grand-père »

Dans leur lettre, les producteurs d’hydroélectricité exhortent Ottawa à leur accorder une clause de droits acquis pour les barrages et centrales hydroélectriques existantes, afin que le règlement ne s’applique qu’aux nouveaux projets et aux réfections majeures.

 

Lorsque de telles mesures n’ont pas été intégrées au moment de la construction ou considérées lors de l’établissement du régime d’exploitation de l’installation, les entreprises d’électricité, malgré leurs meilleurs efforts, auront peu, voire aucune, possibilité de les mettre en place maintenant, expliquent-ils.

 

Dans sa déclaration transmise à Radio-Canada, Hydro-Québec ajoute : Nous croyons qu’il est possible de protéger les écosystèmes aquatiques grâce à une approche adaptée à la réalité du parc hydroélectrique existant, tout en soutenant l’électrification, la décarbonation et la sécurité énergétique.

Mark Carney s'éloigne du lutrin après son annonce.

Le premier ministre Mark Carney veut doubler la production d’électricité.

Compétence provinciale et anglais seulement

Nos sources estiment que ces nouvelles exigences risquent de déplaire au gouvernement du Parti québécois, puisqu’il s’agit d’une intervention d’un champ de compétence fédérale (les pêches) dans un champ de compétence provinciale (les barrages et l’utilisation de l’eau).

 

L’autre irritant potentiel relevé par Hydroélectricité Canada et par Électricité Canada, c’est le fait que la consultation sur la modification réglementaire n’ait été menée qu’en anglais.

 

L’impossibilité d’obtenir dès le départ les documents de consultation dans les deux langues officielles peut porter un préjudice réel aux intervenants touchés et miner l’équité et l’inclusivité du processus de consultation, écrivent les industriels.

 

Par ailleurs, ils jugent que la nouvelle norme va à l’encontre de la stratégie du premier ministre Mark Carney qui vise à doubler la production d’électricité au Canada d’ici 2050 (nouvelle fenêtre). L’hydroélectricité représente plus de 60 % de l’électricité produite au Canada.

 

Les industriels pensent aussi que la nouvelle exigence entre en contradiction avec la volonté du gouvernement libéral de lutter contre le « fardeau administratif » (nouvelle fenêtre), par exemple en accélérant l’évaluation environnementale des grands projets. (nouvelle fenêtre)

 

Des réactions politiques

C’est tout simplement inacceptable! a réagi Mario Simard, porte-parole du Bloc québécois en matière d’Affaires intergouvernementales et de Ressources naturelles. Le gouvernement impose des règles sans bon sens aux barrages hydroélectriques québécois de plus de 50 ans. […] Les libéraux doivent reculer et laisser le Québec s’occuper de ce qui le concerne.

 

À Québec, la nouvelle députée conservatrice Marie-Josée Hélie a déclaré : Crise énergétique, avenir du Québec… et Ottawa veut adapter le turbinage pour les poissons. Je ne veux pas paraitre insensible, mais… Sérieusement?

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