Le gouvernement Carney veut privatiser les opérations des grands aéroports canadiens

Le premier ministre Mark Carney a annoncé mardi matin que son gouvernement sollicitera des investissements privés pour assurer l’exploitation des quatre plus grands aéroports du Canada, dont l’aéroport Montréal-Trudeau.

Le gouvernement conservera la propriété des terrains et des actifs sous-jacents, mais libérera leur véritable valeur en apportant de nouveaux capitaux et une nouvelle expertise à leurs opérations et à leur croissance.

M. Carney indique vouloir réinvestir les dizaines de milliards de dollars de capitaux qui seront mobilisés dans les infrastructures dont le Canada a besoin pour la prochaine génération.

Cela signifiera investir dans les aéroports régionaux et offrir des liaisons aériennes régionales et éloignées de meilleure qualité et plus abordables, précise-t-il, assurant que la décision se traduira en une meilleure expérience pour les passagers.

Les capitaux mobilisés permettront également d’investir dans de nouvelles infrastructures de transport local afin de rendre les trajets quotidiens plus faciles et plus rapides pour tous les Canadiens.

Au moyen de cette privatisation, le gouvernement Carney compte aider à financer de nouvelles infrastructures d’envergure nationale, notamment un réseau Internet souverain à haut débit qui relie les Canadiens d’un océan à l’autre, avec des liens plus directs et plus sécurisés vers l’Europe et l’Asie.

Le premier ministre canadien a également rappelé que les caisses de retraite canadiennes investissent déjà dans de nombreux aéroports à travers le monde. Il est temps de ramener cette même expertise chez nous afin d’en faire profiter plus directement tous les Canadiens, a-t-il déclaré.

L’annonce du gouvernement ce matin représente une occasion intéressante, a répondu La Caisse dans une déclaration transmise à Radio-Canada. L’investisseur institutionnel québécois dit notamment avoir acquis de l’expérience à l’aéroport d’Heathrow, à Londres.

Nous avons plus de 20 ans d’expérience dans les investissements aéroportuaires partout dans le monde. […] Nous sommes tout à fait ouverts à examiner ces actifs et à mettre notre expertise au service des voyageurs et des transporteurs aériens.

 

Une citation de Déclaration de La Caisse (anciennement la Caisse de dépôt et placement du Québec)
Charles Emond lors d'une conférence de presse.

Le PDG de La Caisse, Charles Emond, avait déjà annoncé son intérêt à participer au projet de privatisation des aéroports en mai dernier, lors d’une entrevue avec Radio-Canada. (Photo d’archives)

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Cette idée de privatiser les grands aéroports du pays n’est pas nouvelle en soi, dans la mesure où elle était mentionnée dans le dernier budget déposé par le gouvernement Carney, en novembre 2025.

En mai dernier, Mark Carney avait également déclaré à ce sujet : Nous étudions des options afin que les aéroports servent mieux les Canadiens et que le capital qui est rattaché à ces aéroports soit potentiellement redéployé vers d’autres projets qui feront grandir notre économie.

Comment la privatisation s’articule-t-elle?

  • À l’heure actuelle, les aéroports canadiens sont la propriété du gouvernement fédéral et sont gérés par des organismes à but non lucratif (OBNL) qui versent un loyer pour l’utilisation des infrastructures. Ce modèle permet un autofinancement des aéroports qui réinvestissent les revenus qu’ils perçoivent des compagnies aériennes dans leurs opérations.

     

  • En léguant la gestion des opérations à des entreprises privées par une concession d’exploitation de plusieurs dizaines d’années, le gouvernement mise sur un partenariat public-privé qui ouvre la porte à un afflux massif de capitaux.

     

  • Ces capitaux seront utilisés pour financer des projets publics urgents sans devoir s’endetter.

     

  • L’entreprise privée génère des profits, notamment au moyen des différents frais facturés aux transporteurs et au public, mais aussi avec les commerces, les stationnements et la construction d’hôtels environnants ou connectés aux terminaux.

     

  • La privatisation des aéroports est de plus en plus populaire depuis une dizaine d’années. Selon une étude du Congrès du travail du Canada, environ 20 % des aéroports du monde sont désormais privatisés.

En conférence de presse, le premier ministre a offert certaines clarifications sur la façon dont s’articulera cette privatisation.

Nous avons des réglementations et des standards, le Bureau de la sécurité des transports du Canada restera responsable, mais il y aura un contrat entre les gouvernements et les opérateurs des aéroports.

Une citation de Mark Carney, premier ministre du Canada

Le premier ministre a également indiqué que les citoyens canadiens garderont une position importante dans la concession par l’intermédiaire du Fonds pour un Canada fort, afin d’avoir des rendements directs.

Les investisseurs sollicités ne devront pas être strictement canadiens, mais M. Carney souligne l’expertise en la matière accumulée par les différents régimes de retraite canadiens qui investissent déjà dans la gestion d’opérations d’aéroports étrangers. Il y aura donc une concurrence entre investisseurs, selon le premier ministre.

Quant aux craintes exprimées face à une éventuelle hausse du prix des billets d’avion, M. Carney assure que les rendements, pour les investisseurs privés, viendront principalement des revenus commerciaux, notamment à travers les magasins hors taxes.

Les coûts des voyages seront plus bas qu’avec l’alternative, selon le premier ministre. Celui-ci a également insisté sur la nécessité pour les travailleurs et travailleuses des aéroports d’avoir un rôle dans ce processus.

Une pente glissante?

Le chef du Nouveau Parti démocratique (NPD), Avi Lewis, n’a pas hésité à critiquer la décision du gouvernement Carney sur son compte X.

Partout dans le monde, elle a entraîné une hausse des frais de service, une diminution du nombre d’emplois et une détérioration des conditions de travail, peut-on y lire. Les barons du capital privé et les gestionnaires de fonds en raffolent!

Selon un rapport du Congrès du travail du Canada, les investisseurs privés ont besoin que les aéroports accroissent leurs revenus de 15 à 20 % par rapport à ceux du modèle actuel afin d’assurer des rendements concurrentiels.

Du côté du Bloc québécois, le chef Yves-François Blanchet dit s’opposer à la privatisation d’infrastructures publiques telles que l’aéroport de Montréal, cédées à des intérêts privés et probablement étrangers.

Clairement, cette décision se fera aux dépens des passagers aériens en affectant la qualité des services, le prix des services et la langue dans laquelle les services sont offerts. Il y a aussi un risque élevé que la privatisation fasse grimper le prix des billets. La crise commerciale ne justifie pas n’importe quoi : on ne privatise pas le Canada et le Québec parce qu’il y a Trump.

Le chef du Parti conservateur, Pierre Poilievre, préfère pour sa part attendre de consulter les détails du plan avant de se prononcer, mais il a placé les intérêts des citoyens en avant-plan.

Si ça ne fait pas économiser de l’argent aux Canadiens, pourquoi le faire? a-t-il déclaré en point de presse. Est-ce que la proposition de M. Carney va ajouter des coûts sur le dos des contribuables qui ne peuvent même pas payer leurs factures?

M. Poilievre a reconnu la nécessité de réformer la gestion des aéroports afin de réduire les coûts pour les passagers d’avion, mais pas dans la mesure où le gouvernement signerait des ententes avec des élites libérales qui vont profiter de nos avoirs comme Canadiens.

Pour faire économiser de l’argent sur le transport aérien, le chef conservateur propose de supprimer la taxe sur l’essence, comprenant le carburant d’avion.

Les deux hommes côte à côte.

Tant le chef du NPD, Avi Lewis, que le chef du Parti conservateur, Pierre Poilievre, émettent des réserves quant au projet de privatisation des aéroports.

Les deux plus grands aéroports concernés ont réagi par communiqué à la nouvelle, mardi. L’aéroport Pearson de Toronto n’a pas donné d’avis spécifique, mais dit vouloir continuer à collaborer avec le gouvernement fédéral.

De son côté, Aéroports de Montréal (ADM), qui est responsable de la gestion, de l’exploitation et du développement de l’aéroport international Montréal-Trudeau et de Mirabel en vertu d’un bail conclu avec Transports Canada en 1992 et venant à échéance en 2072, perçoit l’effort de privatisation d’un bon œil.

Les discussions à venir constitueront pour ADM une occasion unique de mettre en valeur l’expertise de pointe acquise par ses équipes dans le développement et l’exploitation aéroportuaire au service des passagers, peut-on lire dans un communiqué. À ce jour, la collaboration annoncée mérite d’être soulignée et soutenue puisqu’elle constituera, aux yeux d’ADM, le fondement du succès de l’orientation à adopter.

Une position soutenue par le professeur spécialisé en gestion de l’approvisionnement et de l’aviation à l’Université McGill, John Gradek. Selon lui, l’objectif est de valoriser le terrain.

C’est vraiment un jeu d’immeubles, ce qu’ils veulent faire. Ce n’est pas vraiment opérationnel comme tel, c’est les immeubles et s’assurer qu’on a les meilleurs rendements pour la valeur de ces terrains et des installations.

 

Une citation de John Gradek, professeur spécialisé en gestion de l’approvisionnement et de l’aviation à l’Université McGill

Selon le professeur, le gouvernement vise l’investissement privé pour moderniser les aéroports canadiens, un besoin important afin de rattraper la moyenne mondiale.

[La modernisation,] c’est des factures de milliards de dollars. À ce moment-là, plutôt que de laisser le fardeau de ces investissements sur le dos des passagers, qui est le plan à l’instant même avec la façon dont on fonctionne, il y a peut-être une chance qu’on puisse inciter des investisseurs privés à mettre de l’argent […] et valoriser l’aéroport d’une manière plus commerciale, clarifie-t-il.

L’aéroport international de Vancouver a également offert sa collaboration au gouvernement Carney tout en rappelant la valeur générée par le modèle d’exploitation actuel, qui date de 1992.

Aujourd’hui, 28 000 personnes viennent travailler chaque jour sur Sea Island et YVR soutient 130 000 emplois additionnels à l’échelle nationale, contribuant pour 16 milliards de dollars au PIB du Canada, indique la présidente-directrice générale de l’aéroport, Tamara Vrooman, par communiqué.

Cette solide fondation, combinée au rôle de YVR comme catalyseur économique et porte d’entrée mondiale, a fait de notre aéroport l’un des meilleurs au monde. À mesure que ce projet progresse, nous sommes impatients d’explorer comment l’investissement privé peut continuer à améliorer l’expérience des passagers, soutenir notre personnel et notre communauté, et veiller à ce que YVR génère une valeur économique durable pour la région et le Canada.

Les syndicats montent au front

Le Conseil de l’aviation du syndicat Unifor a organisé une manifestation lundi devant le Sommet canadien de l’investissement à Toronto afin d’adresser un message clair au gouvernement Carney : Les aéroports ne sont pas à vendre.

La vente d’actifs publics n’est pas la voie à suivre pour que le Canada aille de l’avant. Elle mettra des services vitaux entre les mains d’investisseurs dont le seul objectif est de maximiser les profits.

Une citation de Tammy Moore, présidente du Conseil de l’aviation d’Unifor, dans un communiqué publié lundi

Le syndicat soutient que la privatisation risque notamment d’entraîner une hausse des frais pour les passagères et passagers et les entreprises, et de menacer les liaisons et les correspondances desservant les collectivités rurales.

Selon John Gradek, la hausse des frais pour les billets d’avion n’est pas nécessaire.

Les investisseurs privés ont d’autres moyens de générer des fonds que sur le dos des passagers, explique-t-il. Au contraire, pour les passagers, ça pourrait amener des changements, mais pour le mieux, lance l’expert en gestion de l’aviation.

C’est plutôt ailleurs que les conséquences devraient être ressenties.

L’impact sur les travailleurs, sur les salaires, sur les emplois a changé de beaucoup en Australie avec la première vague de privatisation. Il a fallu refaire la privatisation pour s’assurer qu’on a un maintien de main-d’oeuvre, de talents et de compétence. Donc, il y a des leçons de force et de faiblesse au niveau de la façon de faire pour le Canada, prévient M. Gradek.

Unifor craint également que les efforts de privatisation ne contribuent à aggraver la situation en matière de salaires, d’avantages sociaux et de conditions de travail des travailleuses et travailleurs.

La plupart de ces privatisations sont faites sur le dos des employés. On coupe le nombre d’employés, on coupe les salaires. […] la crainte est réelle. Selon le professeur de l’Université McGill, la question de savoir si le gouvernement laissera la gestion des conventions collectives dans les mains du privé est pertinente.

Dans un communiqué publié vendredi, la secrétaire-trésorière du Congrès du travail du Canada (CTC), Lily Chang, a demandé au gouvernement Carney, en prévision du Sommet canadien de l’investissement 2026, que l’investissement serve à renforcer nos infrastructures, à accroître notre capacité de production et à créer de bons emplois syndiqués, ajoutant que le Sommet de l’investissement devrait porter sur les moyens de renforcer le Canada plutôt que la vente de nos infrastructures publiques.

Un demi-milliard en loyers versés par année

À l’heure actuelle, les administrations aéroportuaires du Canada versent environ 525 millions de dollars par année au gouvernement fédéral, selon le CTC.

La privatisation des aéroports nécessiterait des modifications législatives afin de donner l’autorité nécessaire au gouvernement fédéral pour aller de l’avant avec son plan.

Avec les informations de Fannie Olivier

شاهد أيضاً

Lieutenant-governor will skip Quebec cabinet’s swearing-in at incoming premier’s request

Wednesday will mark a historic moment for Quebec and its ties to the monarchy.   …