Environnement et campagne électorale : ce qui manque à l’espoir

Cinq citoyens, des bénévoles engagés depuis des années dans des causes environnementales, réfléchissent à ce qu’ils aimeraient entendre de la part des candidats aux élections provinciales d’ici le 5 octobre.

Julie Reid Forget aurait aimé qu’un politicien ou une politicienne se saisisse courageusement de l’ensemble de l’œuvre.

Il faut entrer dans une phase [d’action] pour nous inspirer plutôt que d’être dans la rhétorique.

Une citation de Julie Reid Forget, présidente du Conseil régional de l’environnement de la Gaspésie

Je pense que ça ferait un vent de fraîcheur si on entendait ça, une politicienne ou un politicien qui dit : ”l’environnement, c’est un problème grave et important”. L’environnementaliste soulève qu’il aurait été intéressant qu’un candidat propose un programme ou un institution pour prendre en charge le chantier de l’environnement, une espèce de feuille de route ou de programme de gouvernement sur 30 ans.

Les solutions, elles existent toutes. Elles ont toutes été nommées plein de fois. Ce qui n’a pas existé, c’est un plan de match.

 

Une citation de Julie Reid Forget, présidente du Conseil régional de l’environnement de la Gaspésie

Néanmoins, l’urgence est là et une gouvernance environnementale devra à son avis émerger. L’effet cumulatif des projets pose la question des seuils de viabilité des écosystèmes. Comment on fait pour savoir que l’on atteint un seuil et qu’on ne peut pas aller au-delà du seuil? Dans le fond, c’est aussi de protéger notre économie future. Parce que là, si on n’a pas d’eau et qu’on n’a pas d’arbres, qu’on n’a pas ci ou ça, c’est qu’à un moment donné, on franchit des seuils. C’est nous qui nous trouvons à avoir un problème pour nos enfants, puis les enfants de nos petits-enfants.

Julie Reid Forget, parlant dans un micro.

La présidente du Conseil régional de l’environnement de la Gaspésie, Julie Reid Forget, aimerait davantage d’engagements concrets. (Photo d’archives)

Mme Reid Forget croit que ce virage à long terme, avec une vision, pourrait être porteur de nouveaux emplois dans ce que les spécialistes appellent l’économie écologique. Plutôt que ce soit du béton, que ce soit des arbres, des protections d’érosions côtières, puis avec une vision de ce qui est prioritaire pour nous.

L’ancienne vice-présidente du Bureau des audiences publiques sur l’environnement est néanmoins réaliste. Il est difficile en campagne électorale d’arrimer des décisions sur le long terme, comme celles reliées à l’environnement à des décisions qui répondent aux urgences conjoncturelles. Ils ont un mois pour convaincre tout le monde qu’ils sont la personne à choisir. C’est très dur d’insérer de grands projets à long terme, comme l’environnement dans cette dynamique politique d’un mois.

Des états généraux

C’est dans cet esprit d’une vision à plus long terme que Jacques Ouellet, membre de Solidarité Gaspésie, estime que l’heure est à la mise au point. Il demande des états généraux sur l’ensemble des ressources naturelles. Évidemment, au Québec, on parle surtout des forêts et des mines, mais il y a beaucoup, beaucoup d’autres utilisations des milieux naturels.

Pour lui, ces états généraux pourraient être l’occasion d’un grand dialogue entre experts, travailleurs, entreprises où l’environnement serait au cœur des préoccupations.

M. Ouellet fait valoir que l’environnement est le bien public partagé par tous. Tout ce qu’on est est lié à ce territoire, est lié à l’ensemble du vivant qui’il y a sur le territoire. Alors, c’est notre rôle de justement protéger ou de rappeler l’importance de ce territoire-là.

Il faut le faire avec courage. On est à [une époque] où il faut regarder en profondeur comment on agit entre nous.

Une citation de Jacques Ouellet, bénévole, membre de Solidarité Gaspésie

La plupart des gens sont conscients des enjeux présents des crises politiques, sociales et écologiques. On reste dans le déni parce que ça nous semble beaucoup trop gros, mais chaque geste, chaque voix compte pour notre avenir.

Jacques Ouellet, qui habite New Richmond, se retrouverait sans doute dans les propos de Margaret Kraenzel, du Comité de protection des monts Chic-Chocs.

Margaret Kraenzel

Margaret Kraenzel est co-porte-parole du Comité de protection des monts Chic-Chocs de la réserve faunique de Matane. (Photo d’archives)

J’aimerais ça que nos élus aient un leadership sur le plan du développement d’entreprises intelligentes qui répondent aux problèmes environnementaux, dit celle qui vit en Matanie.

Pour elle, il importe de faire une plus grande place au local et à l’économie circulaire. Je pense qu’il y a vraiment de quoi faire travailler les gens, pour que nos citoyens aient des emplois d’avenir.

Souvent, ajoute-t-elle, on a l’impression que la protection de l’environnement, c’est une perte, alors c’est difficile d’amener le discours vers des rêves, des choses qui peuvent être positives. Il faut juste y croire, puis investir dans ce type de développement.

Vue sur le Bonhomme du mont Nicol-Albert, dans la Réserve faunique Matane.

Le Bonhomme du mont Nicol-Albert, dans la Réserve faunique Matane (Photo d’archives)

Il y a plein de parties de l’environnement qui ont besoin d’amour.

Une citation de Margaret Kraenzel, biologiste et bénévole pour le Comité de protection des monts Chic-Chocs

Margaret Kraenzel fait valoir l’apport de l’accès à la nature à la santé mentale et physique. Prendre conscience de la manière dont la nature peut nous soigner donne de l’espoir, ça peut venir renforcer le lien entre le citoyen et la nature.

Mettre le local à l’avant-plan

Jacques Ouellet espère lui aussi que le prochain gouvernement fera un effort vers la décentralisation et une plus grande gouvernance régionale. Selon lui, cela permettrait à chaque région du Québec, donc à la Gaspésie, de se développer par rapport à ses communautés, par rapport aux besoins des communautés, puis par rapport à ce qu’il y a sur le territoire. Il insiste néanmoins sur l’importance de ne pas sacrifier les générations futures ni les écosystèmes.

Conseiller municipal de la Ville de Chandler, Pierre-Luc Arsenault pense aussi que la défense de l’environnement passe par le développement local. Pour lui, l’environnement n’est pas qu’une question de protection, c’est aussi une question de mise en valeur du territoire, de son territoire.

Je pense qu’en parlant de façon trop globale des enjeux environnementaux, on perd la population.

Une citation de Pierre-Luc Arsenault, enseignant et conseiller municipal de la Ville de Chandler

Il énumère que Chandler compte deux barachois, trois rivières à saumons, un milieu forestier ainsi que des milieux côtiers de plages et de falaises. Cette diversité, selon lui, ne devrait pas opposer économie et environnement, mais plutôt marier les deux. C’est d’ailleurs pour ça que je me suis impliqué en politique aussi.

La ZEC des Anses par temps brumeux.

La ZEC des Anses, en périphérie de Chandler, fait partie des projets d’aires protégées soumis dans la consultation en cours. (Photo d’archives)

Longtemps une ville mono industrielle dépendante de son usine de pâte et papier, Chandler tente depuis de se tourner vers le géotourisme. On a tous les atouts, mais encore faut-il démontrer qu’on a vraiment intérêt à préserver notre territoire, préserver le territoire, puis la biodiversité qui va avec.

L’élu souhaiterait que ses concitoyens soient plus sensibles à cette richesse. On a de la misère à faire un lien soit avec l’économie, soit avec la qualité de vie.

La richesse collective naturelle, c’est gratuit.

Une citation de Pierre-Luc Arsenault, enseignant et conseiller municipal de la Ville de Chandler

Margaret Kraenzel raconte d’ailleurs que c’est en parcourant le Sentier international des Appalaches qu’elle a découvert cette partie des Chic-Chocs, ce qui lui a donné envie d’en préserver la beauté. Localement, il y a aussi une reconnaissance de la qualité de notre environnement, de nos sites naturels, puis une envie de protéger la nature sauvage qui nous reste donc localement, mais aussi dans la perspective globale ou partout sur la terre.

Des engagement pour la pérennité du caribou?

Louis Fradette, porte-parole du comité de protection des monts Chic-Chocs, aimerait que des candidats s’engagent à mener des actions concrètes pour le rétablissement de la harde de caribous. L’animal est lié aux montagnes et l’image de la Gaspésie touristique. Elle y perdrait beaucoup, selon lui, si l’animal venait à disparaître.

Protéger le caribou, fait-il valoir, c’est protéger les vieilles forêts, les écosystèmes où vivent d’autres espèces menacées, comme l’aigle royal, la grive de Bicknell et des plantes alpines.

Des caribous sur le mont Jacques-Cartier, dont un faon.

La moitié du troupeau de la Gaspésie vit en captivité. (Photo d’archives)

Jacques Ouellet voit dans le caribou un exemple de ce que devrait être la conciliation entre protection et foresterie. Sa place est toujours ici malgré les changements, malgré l’érosion de son territoire de vie. Ça pourrait être un bel exemple de transition appliquée, d’une conciliation appliquée.

Selon M. Ouellet, il y a eu des projets d’aires protégées intéressants sur le plan d’une intervention régénérative dans le but de protéger le caribou. Or, ils ont été balayés du revers de la main par l’industrie.

Pour Pierre-Luc Arsenault, il est tout à fait illogique que des tergiversations aient cours sur la façon de continuer à exploiter la ressource alors qu’une espèce aussi importante est au bord de l’extinction. C’est un constat d’échec de l’économie de marché, s’insurge-t-il. On est rendu là, mais on continue avec le même pattern.

La forêt

Il y a 20 ans, Louis Fradette avait été choqué par les coupes forestières en altitude, notamment dans des lieux fréquentés par le caribou. Elles avaient eu lieu à 800, 900 mètres, presque 3000 pieds. C’est d’ailleurs ce qui l’avait motivé à fonder, avec Margaret Kraenzel et d’autres bénévoles, le comité de protection des monts Chic-Chocs. 

L’émotion est toujours là.

On n’est presque plus capable de s’apercevoir que la limite, à un moment donné, c’est ça. Trop, c’est trop.

Une citation de Louis Fradette, porte-parole du Comité des monts Chic-Chocs

Ils avaient été avertis : ce sera long. Et d’ailleurs, ce n’est pas fini. En 2020, quelque 200 km sont désignés réserve de territoire aux fins d’aire protégée, ce qui constitue une demi-victoire pour le comité. Ce dernier participe à la consultation sur la création d’aires protégées au Bas-Saint-Laurent.

Des montagnes à perte de vue derrière un canyon, en été.

Vue sur le canyon du mont Nicol-Albert, dans la réserve faunique de Matane (Photo d’archives)

Pour Margaret Kraenzel, la préservation des écosystèmes comme celui des Chic-Chocs est fondamentale. C’est très important de garder des îlots assez grands de nature intègre pour pouvoir avoir une reprise de tous ces fonctionnements pour que la nature puisse se rebâtir d’îlot en îlot. Si on n’a plus du tout d’îlots qui sont vraiment intègres, on a vraiment perdu quelque chose. On a perdu la biodiversité, mais aussi le fonctionnement des écosystèmes.

La question de la forêt est sans contredit celle qui tenaille tous les intervenants rencontrés. C’est unanime: la culture forestière, héritée de la Price Brothers et autre Hammermill Paper Company, a fait son temps.

Quand on regarde les retours pour les Municipalités des immenses superficies déboisées, quand on regarde la Gaspésie, c’est un cerveau de chemin forestier, c’est partout. Est-ce que c’est viable, est-ce que c’est durable, est-ce qu’on préserve la biodiversité?, demande Pierre-Luc Arsenault.

J’aimerais entendre des partis politiques qui ont une vision de rendre l’utilisation de la forêt durable et de rendre la forêt accessible pour tous les citoyens, souhaite Louis Fradette.

Jacques Ouellet se réjouit quant à lui du retrait du projet de loi 97, qui prévoyait une réforme du régime forestier. Si ça avait passé, ça voulait dire qu’on donnait littéralement le tiers des meilleures forêts, des meilleurs sites productifs forestiers du Québec à l’entreprise privée pour qu’elle fasse du deux par quatre. Il n’y avait pas de contraintes au niveau de l’intensification de la sylviculture ou quoi que ce soit.

La cour de l'usine de Bois d'œuvre Cedrico à Price

Les citoyens consultés estiment que le régime forestier doit être revu de manière à protéger les écosystèmes. (Photo d’archives)

La réforme avortée commande une nouvelle mouture, mais pas trop vite, selon Julie Reid Forget. Ce n’est jamais une bonne idée pour les grandes réformes, comme celle de la forêt, relève-t-elle. La présidente du Conseil régional de l’environnement de la Gaspésie (CREG) estime qu’il ne faut pas sacrifier les besoins à long terme en raison d’un contexte d’urgence. Il faut penser pour les deux prochaines coupes ou les trois prochaines coupes, ça nous amène déjà à 200 ans et dans 60 ans, apparemment, on va avoir le climat de Washington.

Pierre-Luc Arsenault parle de concertation entre les Municipalités, d’une vision cohérente et commune, sur la scène locale, notamment en termes d’exploitation forestière. Il s’agit d’un secteur très peu balisé, qui ne rapporte plus autant qu’auparavant aux collectivités.

On a des sections de plateaux, de bassins versants complètement dénudés. C’est coupé à ras, à blanc. C’est ça qu’on fait, on déboise. On pile là-dessus avec de la machinerie de 40 tonnes. Le sous-sol forestier, oublie ça! C’est bourré de souches partout. C’est plate parce que là, on a l’impression qu’on met l’économie et la préservation en confrontation.

Si on protège la forêt, on protège aussi l’économie forestière du futur. Mais c’est juste qu’on ne protège pas l’économie forestière de court terme.

Une citation de Julie Reid Forget, présidente du Conseil régional de l’environnement de la Gaspésie

Pour Pierre-Luc Arsenault, le Québec doit effectivement avoir une bonne discussion sur la forêt. Le temps qu’il faut mettre pour essayer de protéger les quelques restants, c’est énormément de temps et d’énergie. Donc, il faut effectivement revoir notre politique forestière.

Jacques Ouellet, qui a participé à la consultation sur les aires protégées, est bien d’accord. Ça vient frapper de plein fouet des contraintes pour l’accès au territoire des compagnies forestières, ça, on le sait. C’est d’ailleurs sur cette base que certains projets d’aires protégées ont été contrecarrés aussi.

Une confirmation pour les aires protégées

Peu de candidats durant la campagne ont souligné l’engagement international de protéger 30 % du territoire d’ici 2030. Mme Reid Forget aurait aimé une confirmation par respect pour tous les efforts que tout le monde a consentis parce qu’il y a beaucoup de bénévolat derrière tout cela.

Sur un plan plus régional, ce dossier des aires protégées a d’ailleurs mobilisé beaucoup de gens au cours des deux dernières années. La consultation menée par le CREG achève, les recommandations seront sur le bureau du ou de la future ministre de l’Environnement. Il est important pour Julie Reid Forget d’effectuer le travail.

C’était quand même un processus très innovant. La conciliation d’un territoire grand comme la Gaspésie, ce n’est pas une chose facile. Une belle expérimentation où il y a eu du courage à plusieurs niveaux, commente la présidente de la CREG.

Une fleur rose et blanche. Il s'agit d'un cypripède royal.

La ZEC des Anses renferme des espèces délicates et rares comme le cypripède royal. (Photo d’archives)

L’expérience de la discussion autour des aires protégées n’a pas été facile, commente Pierre-Luc Arsenault. L’élu défendait le projet de la ZEC des Anses et celui de la rivière Pabos, soutenus par la Ville de Chandler.

Il lui a fallu, bénévolement, défendre ses projets à plus d’une reprise contre les plans de coupe du ministère. On se fait dire : “Là, il faudrait que vous mettiez de l’eau dans votre vin.” Je pense que notre vin, il n’y a plus trop d’alcool dedans depuis un méchant bout.

M. Arsenault estime que cette discussion s’est déroulée dans un contexte de culture plus prompte à distribuer les parterres de coupe qu’à envisager les conséquences à long terme.

Ce qu’on veut, c’est préserver la biodiversité, ce n’est créer des jardins d’épinettes. C’est de préserver une biodiversité forestière, autant du sous-sol forestier, autant que la faune et la flore forestières. Une fois qu’on a coupé, là on a défait plusieurs siècles et millénaires de quelque chose qui s’est forgé, qui a créé un écosystème terriblement sensible, mais varié.

Replanter ne rendra pas ce qui a été perdu, dit-il. Les gens ne sont pas au courant de ce qu’on a comme potentiel en arrière, c’est pour ça que c’est important sensibiliser et les informer.

Lors de l’évaluation écologique de la ZEC des Anses, les biologistes ont répertorié des arbres vieux de plus de 500 ans. Leur existence était inconnue. Combien d’endroits semblables ne sont pas inventoriés en Gaspésie?, demande M. Arseneau. L’ignorance fait qu’on perd des choses.

Jacques Ouellet est tout aussi critique par rapport à l’industrie. C’est oui, mais à la condition de ne pas perdre aucun emploi ou aucun mètre cube au niveau de la ressource forestière, en ne mettant jamais dans la balance ce qu’on gagne de l’autre côté.

Au final, Julie Reid Forget fait valoir que l’industrie forestière pourrait y gagner beaucoup à long terme.

Les gens de l’industrie forestière peuvent penser qu’une aire protégée, ça leur nuit parce que ça enlève évidemment une capacité forestière, sauf que ça protège la forêt dans son ensemble des feux, des épidémies, de plein plein d’aléas et ça permet que la forêt dans 25, 30, 60 ans soit en meilleur état.

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